Interprètes Louis Vierne, 1870-1937
  
Interview de Georges Delvallée
20 mars 1999
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Comment avez-vous découvert la musique de Louis Vierne ?

Par l’orgue. La Berceuse des Pièces en style libre est la première œuvre que j’ai entendue. La première que j’ai jouée était l’Impromptu des Pièces de fantaisie, encore une pièce d’orgue. 

Parmi les œuvres que vous avez interprétées, quelle est celle que vous aimez le plus ?

C’est difficile… Je vais vous dire ce que l’on dit souvent : "celle que je joue en ce moment" !

Mais n’y a-t-il pas une œuvre qui vous touche plus particulièrement ?

Non… Si vous prenez les Douze Préludes, c’est du grand piano, très schumannien. Bien sûr, certains sont plus intéressants. Le septième (Evocation d’un jour d’angoisse) est très beau : il "parle" tout de suite. Le premier est une sorte d’ouverture, de portique, même s’il n’est pas aussi expressif que d’autres, comme Sur une tombe. Le deuxième cahier me paraît encore plus intéressant que le premier : il y a une progression dans l’intérêt. Par ailleurs, quand on lit la vie de Vierne, on est intéressé, passionné. Il a vécu des événements tristes qui se traduisaient toujours en musique. Par exemple quand il perd son fils, il crée aussitôt le Quintette. Il arrive à évacuer sa douleur, à la soulager par une œuvre. Gavoty parle très bien des Préludes, mais très mal de "Solitude". Il dit que la douleur l’a égaré. C’est vrai que c’est épouvantable, cela "saigne" mais comme j’aime les défis, cette oeuvre m’a excité et j’ai même eu tendance à la trouver plus formidable encore.

A l’opposé, si vous prenez les deux pièces de jeunesse, de l’opus 7, c’est très fauréen. Avec la Suite bourguignonne, d’une fraîcheur toute printanière, vous vous trouvez chez Chabrier. Il y a donc une telle diversité que je ne peux pas dire que j’aime telle œuvre et pas une autre. Et puis, je retrouve davantage l’homme dans cette musique que dans sa musique d’orgue. Dans l’orgue il apparaît surtout dans les petites pièces, tout ce qui n’est pas destiné à l’instrument de Notre-Dame. Forcément, il y avait la fonction, le coté décoratif, pompeux… La musique de piano, de chambre ou les mélodies sont un peu son monde intime.

Depuis combien de temps connaissez-vous les œuvres pour piano de Vierne ?

Je ne les ai découvertes qu’un an avant l’enregistrement. Je savais que cela existait par le bouquin de Gavoty, mais il fallait trouver les partitions, et ce n’était pas facile parce que cette musique n’est pratiquement plus éditée. J’ai trouvé les Préludes et la Suite bourguignonne à la bibliothèque de Radio-France. Et puis cela m’a excité de voir si je pouvais trouver deux ou trois choses, inachevées ou autres. C’est ainsi que j’ai découvert le petit poème de Zarathoustra

L’œuvre pour piano a-t-elle changé votre perception de la musique de Vierne ?

Oui, elle rapproche du compositeur. Quelques petites pièces d’orgues avaient laissé pressentir le musicien profond, pouvant s’exprimer dans des formes plus intimes que les grandes fresques symphoniques. L’œuvre de piano m’a fait aimer l’homme. Quand on la connaît, on ne l’oublie plus, elle prend une place qui, à mon avis, est énorme, même si elle est quantitativement peu importante. Vierne aurait pu écrire davantage pour piano, et c'est dommage… Je trouve que s'il y avait un peu moins de musique d'orgue, un peu moins de temps dépensé en symphonies, et un peu plus de musique pour piano, ce serait mieux !

Comment vous est venu l’idée d’enregistrer cette musique pour piano ?

Lorsque j’ai enregistré celle de Tournemire, cela pouvait paraître très audacieux. Je faisais de l’orgue et j’étais classé comme un organiste. L’enregistrement a pourtant été bien accueilli et, personnellement, je n’avais pas de doute. J’ai travaillé le piano, j’ai notamment connu Alfred Cortot, j’enseigne le piano au conservatoire. Mais dans le milieu musical, on n’aime pas trop les " touche-à-tout ". On aurait vite dit : " Il joue aussi mal du piano que de l’orgue !". Il fallait donc que je fasse la preuve du contraire, et cela m’a encouragé à continuer. Et je veux toujours continuer. L’œuvre de piano de Guy Ropartz par exemple (ou d’autres compositeurs français), m’intéresse beaucoup. Ainsi j’ai été tenté par Vierne parce que Tournemire avait été bien accueilli. Je me suis dit : "je vais m’amuser. Je joue de l’orgue mais je ne vais pas faire la musique d’orgue : je vais faire la musique de piano des compositeurs d’orgue". J’aurais pu enregistrer aussi la musique de chambre, mais la musique de chambre n’est pas tout Vierne. Dans l’œuvre de piano, il y a tout Vierne. On peut ressentir ces quelques instants de bonheur qu’il eut dans sa jeunesse, et tout le malheur qui a suivi. On a toute sa vie.

Peut-on concevoir son œuvre sans penser à l’homme, sans avoir lu par exemple le livre de Gavoty ?

Non. Il faut aimer l’homme, même pour interpréter certaines œuvres d’orgue : je trouve que c’est un enrichissement Moi je fonctionne une peu comme ça… Par l’amour, on se sent plus proche et on ose davantage. C’est pour cela que j’aime lire un livre sur un compositeur avant de le jouer. C’est une démarche, je pense, qui devrait être courante…

Y a-t-il un trait caractéristique de son écriture ?

Non. C’est une écriture très pianistique, de grand romantique dans la lignée des Liszt, Chopin, Schumann. On voit qu’il connaissait parfaitement le piano, mais on ne trouve pas dans cette œuvre de nouveautés formelles, ou de " tic " d’écriture.

Quels sont, selon vous, les "pères spirituels" de Louis Vierne ? Pouvez-vous déceler dans sa musique une influence de César Franck, par exemple ?

Pas tellement. Pour le piano, je vois plus Schumann, le romantique, celui qui exprimait sa vie intime. Vierne a dû se sentir proche de lui. Cette génération, à travers Franck, était très marquée par l’Allemagne, par Beethoven. Mais on ne retrouve pas chez Vierne des " formules " à la Franck. Ce n’est pas très mystique non plus. L’influence est plutôt dans la forme, même si on a peu de chorals dans son œuvre. En revanche, on trouve une sorte d’humour noir, du fantastique.

Quelle est, selon vous, l’expression où Vierne a le mieux réussi ?

Il a réussi dans le grandiose : ce n’est jamais mièvre, jamais vide, même les carillons sont très inventifs ! Il faudrait d’ailleurs jouer ses grandes fresques de façon beaucoup plus libre, moins " carré ". L’écriture très rigoureuse n’exclue pas une certaine liberté dans l’interprétation.

Mais c’est surtout dans la douleur qu’il s’exprime le mieux. La joie est très rare chez lui et même alors, cela n’explose pas de bonheur. La vie, il est vrai, lui a tellement fait mal… Dans certains Préludes et surtout dans Solitude, la souffrance va jusqu’à l’insupportable : c’en est presque impudique ! Mais n’allons pas dire de Solitude que c’est une œuvre ratée ! On y trouve des audaces harmoniques (que l’on ne trouve pas ailleurs chez Vierne) qui ont sans doute dérangé à l’époque. Il n’a pas cherché le joli, ni à arrondir les angles : c’est une œuvre se situant au paroxysme de l’expression douloureuse, et il faut l’accepter comme telle.

Pensez-vous que les nouvelles techniques (disques, multimédias, Internet) peuvent jouer un rôle dans la diffusion et la compréhension de la musique de Vierne ?

Vous le pensez plus que moi puisque vous participez à un site internet, mais vous avez raison… Pourtant, si ces techniques doivent permettre à un plus grand nombre d’entendre cette musique, il faut aussi qu’on puisse la lire. Pour cela, il faut proposer les partitions. Cela doit faire un tout.

Vierne peut-il devenir populaire ?

J’en ai fait l'expérience ! Quand je fais entendre certaines pièces de la musique pour piano, comme Evocation d’un jour d’angoisse, cela touche les gens les plus simples au point de vue culture musicale ; et autant qu'un prélude de Chopin ! Il pourrait donc devenir populaire, même si certaines pièces sont plus "rébarbatives" : si on écoute Solitude sans savoir la genèse de la chose, on peut passer à côté. En revanche certains Préludes, ou les Trois Nocturnes, sont aussi accessibles qu’une pièce de Chopin, ou de Fauré. Et sa musique d'orgue est très populaire…

Pensez-vous justement que sa musique de piano, ses mélodies ou sa musique symphonique puissent égaler en notoriété sa musique d'orgue ?

Bien sûr ! Et pour cela, il faut la jouer !

Pourquoi la plupart des pianistes préfèrent-ils jouer Liszt ou Chopin que Vierne ?

Cela vient déjà de l'enseignement, et je suis bien placé pour en parler. Il faut donner aux jeunes les moyens de faire carrière. Vous enseignez "un répertoire" qu’il vont avoir beaucoup de mal à assimiler. Sans compter la musique contemporaine qui s'ajoute au répertoire classique, ils ont déjà de nombreuses heures de travail. Le garçon qui vient d'avoir un prix et qui veut donner un concert, on lui demande des programmes. S’il arrive avec les Préludes-Poèmes de Tournemire, ou du Vierne, on va lui dire : " non, il faut jouer du Chopin ". Certains jeunes peuvent s’ouvrir à d'autres horizons, mais il faut leur donner à entendre, à découvrir. Au conservatoire ou ailleurs. Moi, j'ai la chance de pouvoir influencer les élèves, mais encore faut-il trouver la musique… Vous dites à un jeune : "c'est beau", mais il n’a pas la partition ! Il faudra bien qu'un jour on puisse accéder à tout ça, car je crois que les gens en ont assez de jouer toujours la même chose…

Pensez-vous qu'il y a eu, après Vierne, une filiation, des artistes qui ont continué dans cette voie ?

Il me paraît avoir été au sommet de l’expression romantique, d'abord musicalement, ensuite par l'écriture. Mais il fallait une rupture au chromatisme exacerbé, insoutenable : elle s'est faite par la nouvelle école française (Debussy, Ravel ou Migot entre autres). Quelques-uns de ses élèves ont pourtant continué dans cette voie : la musique de Duruflé, par exemple, en garde l’empreinte. Mais on trouve peu d’artistes dans ce cas, et l'on sent que tout avait été dit.

Avez-vous des projets d'enregistrement d'une œuvre de Vierne ? Vous intéressez-vous aux mélodies ou à la musique de chambre ?

Oui, mais je n'ai pas approfondi. On a bien sûr envie de jouer la sonate pour violoncelle, ou le quintette, mais les mélodies m’auraient intéressées. Tant que ce n’était pas fait, j’avais peut-être un rôle à jouer, mais cela a été fait et bien fait je crois. Alors aujourd’hui, tant pis si je passe pour un spécialiste, il faut aller à l'urgence : en finir avec Tournemire. Il faut faire l'essentiel de son œuvre d'orgue dans les meilleures conditions (en particulier l’Orgue Mystique), puis sa musique de chambre.

Avez-vous des projets de concerts ?

Je vais participer au Festival de " Toulouse-les-Orgues ". Il est axé sur le centenaire de Cavaillé-Coll, et je vais donner des extraits de l’Orgue Mystique, dans l’après-midi du 3 octobre, à " la Dalbade ". Enregistrer c’est bien, mais il faut aussi jouer cette musique ; et je la joue quand je peux. Mon rêve serait de faire, ici à la radio, le Poème pour orgue et orchestre, qui est une merveille.

Quels sont, selon vous, les plus grands interprètes (actuels ou passés) de la musique de Vierne ?

En piano, il n’en existait pas puisque personne ne jouait cette œuvre… J'ai le souvenir d'avoir entendu trois Préludes par Jean Doyen sur les bandes de radio. Mais il ne faisait que les Préludes, et personne ne jouait le reste... En ce qui concerne l’orgue, mon grand modèle était André Marchal. Tout ce qu'il jouait, il le jouait en musicien, et c’est sans doute grâce à lui que j'ai fais l'Impromptu de Vierne.

Pensez-vous qu'on joue autant la musique d'orgue de Vierne qu'autrefois ?

On la joue, on la voit toujours sur les programmes. Maintenant, que joue-t-on ? N'est ce pas toujours les mêmes œuvres ? En revanche, on trouve beaucoup d’enregistrements, et comme aujourd’hui on fait des "intégrales", on peut dire que tout est porté à connaissance. Mais dans les concerts, c’est bien différent… Personnellement, j'aime plutôt les œuvres intimes, et j’intégrais souvent, dans mes programmes, quelques Pièces en style libre : il y a des choses ravissantes !

Enfin, l'œuvre de Vierne, selon vous, défiera-t-elle l'épreuve du temps ?

… Oui, puisque pour moi, elle rejoint l'œuvre des romantiques ! Tant qu'il y aura une humanité qui s'exprime, qui souffre, le romantisme vivra : Vierne aussi. Peut-être l'authentique Vierne aura plus de chance de passer que l'organiste un peu décoratif. Mais ce qui est vrai, ce qui touche (et tel était son but) pourrait survivre. Ce n'est pas un petit maître du romantisme ! L'œuvre est courte, mais elle est là. On peut en faire la preuve, et j'en ai vu l'effet : cela touche tout de suite ! Et peut-être même plus vite que Schumann. La musique perce davantage, sans doute parce qu’elle vient d'encore plus profond, de la douleur…

"Musique partie du cœur, qu'elle retourne au cœur ?"

Voilà.


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Dernière mise à jour: samedi 8 mai 1999