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La symphonie pour orchestre de Louis Vierne
par Jean-Philippe Dartevel

Louis Vierne, 1870-1937

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Sans son terrible handicap, il ne fait aucun doute que Louis Vierne aurait davantage composé pour l'orchestre. Cette symphonie en la mineur nous fait amèrement regretter qu'il n'en ait pas composé huit (à l'instar son condisciple Tournemire), cependant un Louis Vierne "bien voyant" aurait sans doute été fort différent. L'ouvrage, qui n'est pas le premier essai du musicien à l'orchestre, appartient à une sorte de "première manière instrumentale" héritée de son maître César Franck. L'orchestration par plans n'a pas encore la clarté, la luminosité du poème pour piano et orchestre, mais l'écriture franckiste convient idéalement à la nature tragique de l'œuvre.

En 1907, Vierne se sépare de sa femme et compose deux mouvements d'une symphonie qui sera dédiée à Fauré, et qui porte en épigraphe ces vers de Verlaine :

"O se peut-il qu'il ait été
Des jours clairs et des nuits d'été"
avec, pour le seul lamento :
"Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie;
Dormez tout espoir, Dormez toute envie…"

Comme toujours chez cet homme, les événements douloureux stimulent l'imagination de l'artiste. C'est par la douleur que Louis Vierne est immense, et la qualité de son œuvre est en quelque sorte à la mesure de ses souffrances. Ainsi cette première moitié ne pouvait échapper au génie.

Grave; Allegro molto (attacca:)

La symphonie débute par un choral solennel et sombre A, où flûtes et trombones, comme dans le requiem de Berlioz, se répondent gravement. Cette belle introduction laisse rapidement la place à la mélodie principale du mouvement 1, très chromatique, "amère" (le mot est d'Harry Halbreich), et d'une profonde originalité. Le deuxième thème 2, plus typiquement franckiste, a pour fonction de tempérer le précédent 1 et de permettre le développement symphonique. Vierne, en effet, construit généralement ses œuvres sur l'opposition d'un thème rythmique et d'un thème mélodique. C'est sur la phrase 1 qu'il convient d'insister, car elle est la cristallisation des souffrances, et comme dans tant d'œuvres de l'artiste, la douleur presque insoutenable est empreinte sinon de révolte, du moins d'une admirable fierté. Vers la fin du mouvement, cette même phrase atteint à un paroxysme d'intensité dont on trouvera peu d'exemples dans la littérature symphonique. La mélodie, soulignée aux timbales, prend la forme d'une course haletante, où l'air vient à manquer, d'un immense cœur aux battements toujours plus fous. Quel moment ! L'auditeur sensible en ressortira brisé…

Lamento : Adagio molto

Cet adagio, un des plus bouleversant de toute la musique, s'enchaîne sans interruption. Le plus grand des poètes serait impuissant à décrire ici la poésie nocturne, le tragique sublime de ces pages. Comment qualifier cette mélodie, simple et profonde, confiée à la clarinette puis au cor anglais ? Doit-on l'interpréter comme la voix, comme les pleurs, comme le chant triste d'un homme accablé ? Après la réexposition, le thème passe au second plan (instruments graves) tandis que les violons ont une grande phrase ascendante. L'auditeur est placé ici dans l'attente d'une exposition de la mélodie au quatuor, et c'est avec une indicible émotion qu'il peut enfin l'accueillir. L'épisode médian est plus agité, et consiste en réalité en un grand crescendo, effrayant dans ses dernières mesures car se situant à l'opposé du sentiment recueilli, dominant jusqu'alors. Après avoir utilisé la clarinette puis le cor anglais pour sa grande mélodie, Vierne choisi le cor et le cor anglais lors de la dernière exposition. Mais cette fois (comme à la fin du Larghetto du quintette) il l'accompagne de grandes arches inquiétantes aux cordes, d'une poésie intense. Dieu, quelle musique ! Et que le cœur est mis à rude épreuve !

Scherzo : Animato ma non troppo

S'il est légitime de voir en Louis Vierne un grand compositeur de scherzo (mais il excelle dans tous les domaines), il n'est pas interdit de voir en celui-ci sa plus grande réussite. Composé l'année suivante (1908), cet étonnant morceau est à ranger aux côtés des chefs d'œuvres du genre, signés Schmitt, Roussel et d'Indy. La musique est vive, ironique, trépidante. Elle peut faire penser à une toile d'araignée dans les piani, à de grands combats dans les forte. Un second thème (thème "mélodique") est d'une belle simplicité afin de permettre un contraste efficace avec la complexité des épisodes rythmiques. Le point culminant du scherzo ne lasse pas d'impressionner : gigantesques descentes chromatiques, entrée claironnante des trompettes, on reste abasourdi devant tant de maîtrise, d'invention, de puissance et d'originalité. La fin, comme tissée par les cordes, est d'une ineffable pureté.

Finale: Allegro moderato

La tonalité "optimiste" de ce final rompt avec le reste de la symphonie, et en constitue - à mon sens tout au moins - le maillon le plus faible. Vierne a-t-il voulu exorciser le mal ? La musique, insouciante, presque dansante, est remarquable, mais elle n'est plus sublime. Les phrases "carrées", et l'écriture même font penser à Franck. Il n'y a cependant aucun rappel de thèmes, et l'on aura constaté que l’auteur, contrairement à quatre des six symphonies pour orgue, n'a pas retenu ici le principe d'un traitement cyclique. Une telle conclusion, bien sûr, ne peut faire oublier les mouvements précédents. Le Lamento seul suffirait à faire de l'ouvrage une des grandes fiertés de l'école nationale et, pourquoi ne pas le dire, une date essentielle dans l'histoire de l'art.

 

Jean-Philippe Dartevel- janvier 1999      


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Mise à jour: jeudi 28 jan 1999 03h35 UTC/GMT