Vierne raconte...

Louis Lebel, professeur d'orgue
Extraits du chapitre "Ma Jeunesse scolaire (1881-1890)",
dans Mes Souvenirs par Louis Vierne


Notre professeur d'orgue, Louis Lebel, était un instinctif admirablement doué, ayant un pointe de génie, mais ignorant de toute tradition classique. Il avait reçu l'enseignement de la maison; sa nature avait fait le reste. Il ne se doutait guère que l'orgue est le plus mathématique des instruments et, pour la technique, il s'en remettait à ses seules oreilles, habituées comme celles de tous ses confrères d'alors à une réalisation approximative. Il avait une grande facilité d'improvisation, un goût pas toujours très pur, un grand amour de son métier. Chose étrange: il faisait travailler dans la méthode de Lemmens, uniquement l'« Ecole de la Pédale »; les élèves étaient censés connaître la partie propre aux claviers manuels. L'erreur venait de ce qu'à partir de la première année d'harmonie, nous réalisions nos basses et chants donnés sur de petits harmoniums, ce qui, joint à l'étude du piano, devait nous « débrouiller... ». Fâcheuse habitude à tous égards, non seulement pour l'avenir de notre instruction d'instrumentistes, mais aussi pour la pratique de l'ériture qui, de ce fait, setrouvait singulièrement soumise à la formule des doigts. C'est Franck qui, plus tard, me fit prendre l'habitude d'écrire sans le secours du clavier; cela m'obligea à un rude effort. Je reconnus bien vite l'excellence de ce procédé qui confère une liberté absolue à la pensée, et vous exempte de l'esclavage de ne pouvoir travailler n'importe où et n'importe quand. En attendant, je suivais obligatoirement les errements communs à toute l'école et me « débrouillais » au petit bonheur. J'avais des « facilités » et arrivai assez vite à « faire la blague de virtuose ». A la fin de ma première année d'études j'eus un premier prix d'orgue avec une vague improvisation « à deux reprises » comme on disait dans la maison, et la « Fugue en sol majeur » de Bach, jouée très rapidement, sans fausses notes, mais avec le « legato » et les articulations fantaisistes qui se pratiquaient en ce temps béni où l'ignorance nous préservait de la conscience du danger.

L'année suivante, je pris, comme mes camarades, mon tour de « toucher » à la chapelle. J'attendais cela avec toute l'impatience de l'éphèbe avide de manier le beau Cavaillé-Coll à trois claviers objet de notre légitime admiration. Pour la registration, ce fut également le système D... qu'il fallut employer: nous retenions celle de nos prédécesseurs, tentant parfois des essais qui mettaient en joie les auditeurs et défrayaient la critique de toute une semaine... Je pratiquai là le métier d'organiste d'église, auquel d'ailleurs m'avait déjà habitué l'audition de mes condisciples pendant les années précédentes. Au concours, passé cette fois devant le Jury extérieur, j'eus un premier prix d'orgue et un premier prix de... « Composition » avec un Scherzo en trio que j'ai longtemps coservé comme prototype d'ingénuité et de maladresse enthousiaste. Franck fut extrêmement indulgent, me fit des critiques judicieuses propres à me faire réfléchir, et m'autorisa à suivre, à la rentrée scolaire, sa classe d'orgue comme auditeur libre.

A partir de ce moment, ma formation se fait en partie double: je continue à travailler à l'Institution Nationale en première année de prolongation, et je suis trois fois par semaine le cours de Franck, autorisé par le Directeur Martin qui avait complètement changé d'attitude à mon égard.

Au début d'octobre 1889, notre cher père Lebel mourait, et Victor Paul faisait l'intérim jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Adolphe Marty, mon condisciple, qui avait obtenu en 86 un brillant premier prix dans la classe de Franck et suivi fructueusement la classe de Composition d'Ernest Guiraud. Albert Mahaut -- un autre camarade --, sujet tout à fait remarquable, d'une intelligence aiguë, cultivée, avec des dons exceptionnels de virtuose et une grande facilité d'improvisation, entrait à la classe de Franck comme élève. Il devait décrocher la timbale comme Marty à son premier concours, et, un peu plus tard, exercer les fonctions d'organiste du grand-orgue de Saint-Vincent-de-Paul, qu'il résilia presuqe tout de suite pour se consacrer exclusivement à l'apostolat artistique et philanthropique qu'il exerce depuis quarante-cinq ans en faveur de ses frères en cécité.


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Dernière mise à jour: dim 08 mar 22h41 TUC 1998