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Vierne raconte...
Louis Lebel, professeur d'orgue
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Notre professeur d'orgue, Louis Lebel, était un instinctif
admirablement doué, ayant un pointe de génie, mais
ignorant de toute tradition classique. Il avait reçu
l'enseignement de la maison; sa nature avait fait le reste. Il ne
se doutait guère que l'orgue est le plus mathématique
des instruments et, pour la technique, il s'en remettait à
ses seules oreilles, habituées comme celles de tous ses
confrères d'alors à une réalisation approximative.
Il avait une grande facilité d'improvisation, un goût
pas toujours très pur, un grand amour de son métier.
Chose étrange: il faisait travailler dans la méthode
de Lemmens, uniquement l'« Ecole de la Pédale »; les
élèves étaient censés connaître
la partie propre aux claviers manuels. L'erreur venait de ce qu'à
partir de la première année d'harmonie, nous
réalisions nos basses et chants donnés sur de petits
harmoniums, ce qui, joint à l'étude du piano, devait
nous « débrouiller... ». Fâcheuse
habitude à tous égards, non seulement pour l'avenir
de notre instruction
d'instrumentistes, mais aussi pour la pratique de l'ériture
qui, de ce fait, setrouvait singulièrement soumise à
la formule des doigts. C'est Franck qui, plus tard, me fit
prendre l'habitude d'écrire sans le secours du clavier;
cela m'obligea à un rude effort. Je reconnus bien vite
l'excellence de ce procédé qui confère une
liberté absolue à la pensée, et vous exempte
de l'esclavage de ne pouvoir travailler n'importe où et
n'importe quand. En attendant, je suivais obligatoirement les
errements communs à toute l'école et me
« débrouillais » au petit bonheur. J'avais des
« facilités » et arrivai assez vite à
« faire la blague de virtuose ». A la fin de ma
première année d'études j'eus un premier prix
d'orgue avec une vague improvisation « à deux
reprises » comme on disait dans la maison, et la
« Fugue en sol majeur » de Bach,
jouée très rapidement, sans fausses notes, mais avec
le « legato » et les articulations
fantaisistes qui se pratiquaient en ce temps béni où
l'ignorance nous préservait de la conscience du danger.
L'année suivante, je pris, comme mes camarades, mon tour de « toucher » à la chapelle. J'attendais cela avec toute l'impatience de l'éphèbe avide de manier le beau Cavaillé-Coll à trois claviers objet de notre légitime admiration. Pour la registration, ce fut également le système D... qu'il fallut employer: nous retenions celle de nos prédécesseurs, tentant parfois des essais qui mettaient en joie les auditeurs et défrayaient la critique de toute une semaine... Je pratiquai là le métier d'organiste d'église, auquel d'ailleurs m'avait déjà habitué l'audition de mes condisciples pendant les années précédentes. Au concours, passé cette fois devant le Jury extérieur, j'eus un premier prix d'orgue et un premier prix de... « Composition » avec un Scherzo en trio que j'ai longtemps coservé comme prototype d'ingénuité et de maladresse enthousiaste. Franck fut extrêmement indulgent, me fit des critiques judicieuses propres à me faire réfléchir, et m'autorisa à suivre, à la rentrée scolaire, sa classe d'orgue comme auditeur libre. A partir de ce moment, ma formation se fait en partie double: je continue à travailler à l'Institution Nationale en première année de prolongation, et je suis trois fois par semaine le cours de Franck, autorisé par le Directeur Martin qui avait complètement changé d'attitude à mon égard. Au début d'octobre 1889, notre cher père Lebel mourait, et Victor Paul faisait l'intérim jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Adolphe Marty, mon condisciple, qui avait obtenu en 86 un brillant premier prix dans la classe de Franck et suivi fructueusement la classe de Composition d'Ernest Guiraud. Albert Mahaut -- un autre camarade --, sujet tout à fait remarquable, d'une intelligence aiguë, cultivée, avec des dons exceptionnels de virtuose et une grande facilité d'improvisation, entrait à la classe de Franck comme élève. Il devait décrocher la timbale comme Marty à son premier concours, et, un peu plus tard, exercer les fonctions d'organiste du grand-orgue de Saint-Vincent-de-Paul, qu'il résilia presuqe tout de suite pour se consacrer exclusivement à l'apostolat artistique et philanthropique qu'il exerce depuis quarante-cinq ans en faveur de ses frères en cécité.
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| Dernière mise à jour: dim 08 mar 22h41 TUC 1998 |