Vierne raconte...

Mort de Franck
Extraits du chapitre "La classe de Franck",
dans Mes Souvenirs par Louis Vierne


« Je ne me sens pas très bien, je ne viendrai pas mardi », nous dit le Maître qui toussait et qui était pâle; « tâchez que je vous trouve en bonne forme jeudi... » -- En juin, il avait eu un accident de voiture, alors qu'il se rendait chez son ami Paul Braud, pour entendre la répétition de son quintette. Le fiacre dans lequel il était monté avait été pris en enfilade à la hauteur du Pont Royal par un gros véhicule; le Maître avait été violemment frappé au côté droit par le brancard de cet accosteur stupide. Après un évanouissement passager, il s'était quand même fait conduire à la répétition, et Braud l'avait ramené chez lui, boulevard Saint-Michel, assez fatigué, mais enchanté de « la bonne musique » qu'il venait d'entendre.

Au concours de juillet, il était toujours las : « Les vacances vont me remettre », dit-il en nous quittant... De fait, à la rentrée, nous le trouvâmes beaucoup mieux; c'était la trêve... Il prit froid le 17 octobre et vint quand même le lendemain à la classe. Ce fut la dernière... Nous ne nous en doutions guère, car Franck avait une santé excellente; il ne paraissait pas ses 68 ans et demi malgré ses cheveux blancs; il était resté droit comme un chêne et son activité était proverbiale. Cependant, nous reçûmes avis que la classe du jeudi n'aurait pas lieu et qu'un avis ultérieur nous indiquerait la date du prochain cours. L'« avis ultérieur », je le reçus le mardi 11 novembre à huit heures du matin, sous la forme de l'affreux billet noir me faisant savoir que le Maître était décédé la veille, et me convoquant le lendemain 12 pour ses obsèques à Ste-Clotilde et au cimetière de Montrouge.

J'eus la sensation d'être frappé du tonnerre, écrasé, anéanti... J'adorais cet homme qui m'avait témoigné une si tendre bienveillance, qui m'avait soutenu, encouragé, inspiré le profond amour de la musique, incité aux espoirs les plus grands... Et voilà que, brusquement, il n'était plus qu'une ombre, qu'un souvenir. J'avais l'horrible sentiment d'avoir une seconde fois perdu mon père. J'étais une loque en allant à Ste-Clotilde : ma pauvre mère me confia à mes camarades Bouval et Busser, pour le cas où j'aurais une défaillance pendant la cérémonie. J'entendis comme dans un rêve la « Marche funèbre d'Irlande », d'Holmes, le « Kyrie » de la messe de Franck, le « Dies Irae », l'« Adagietto » de l'Arlésienne, le « Libera » de Samuel Rousseau et l'« Allegretto » de la Symphonie en la de Beethoven. Un intolérable malaise nous étreignit quand, à l'offertoire, nous entendîmes, descendant de la tribune du grand orgue, le « Cantabile » du Maître, joué trop vite et sans expression... Nous avions pensé que ce jour-là, l'orgue, couvert d'un voile noir, resterait muet...

Pendant les silences, on entendait de grands soupirs collectifs, quelques cris de femmes; jamais je n'ai vu pleurer comme à cet enterrement-là; l'église était pleine jusque sous le portail, car, à la fin de sa vie, les qualités de coeur de Franck, tout autant que la valeur de son enseignement, lui avaient conquis un nombre imposant d'amis et d'admirateurs. Tous étaient venus pour rendre à la mémoire du grand mort le juste tribut d'hommages qui lui était dû.

Tous, non! Les officiels s'étaient abstenus... « Ils ne sont pas là », me dit Bouval à voix basse; -- Qui? -- Ceux du Conservatoire, du Ministère des Beaux-Arts. -- Au cimetière, un seul discours prononcé [par Emmanuel Chabrier] au nom de la « Société Nationale de Musique » dont Franck était le Président. C'est tout. On a nié l'abstention des officiels depuis; on a attendu pour cela que l'apothéose de Franck eût éclaté en tonnerre à la suite des retentissantes exécutions de ses oeuvres au Châtelet et ailleurs...

Nous sommes encore assez de vivants qui avons vu et pouvons certifier que ces dénégations sount absolument gratuites. Pour ces messieurs, les pontifes d'alors, Franck était, même après sa mort, l'irrégulier, l'indépendant, l'insurgé..., l'homme dangereux pour tout dire ! Ils ont attendu pour parader, l'érection de la statue du Maître dans le square Ste-Clotilde, treize ans plus tard. Ah ! les beaux discours, les fines fleurs de rhétorique, le pathos ronflant! Ils s'en sont donné à coeur joie... Et ce jour-là, nous avons haussé les épaules, nous, les artisans frénétiques de la revanche posthume de celui que nous aimions si passionnément... En attendant, au retour des funérailles, nous décidâmes de donner collectivement notre démission de la classe. Revoir cette salle, cet orgue, la place jadis occupée par le cher défunt, prise par un autre..., jamais !


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Dernière mise à jour: dim 08 mar 22h41 TUC 1998